Heureuse initiative que celle d'organiser à Agouni-Guéghrane, ce premier festival à la mémoire de celui que ce village, niché au pied du Djurdjura, a enfanté il y'à de cela soixante et onze automnes.


Cette louable et émérite action, une fois n' étant pas coutume est à inscrire au compte de la jeunesse locale, organisée en comité du village. Et pour cela elle a dépensé des efforts sans compter, afin de faire de cette première rencontre une réussite.

 

Au demeurant, il est à signaler qu'elle a été aidée en cela, par la contribution spontanée de tous les citoyens, qui ne se sont pas ménagés pour offrir leurs services. Un tel participant à la commission de surveillance, un autre à la commission de sécurité, tandis que d'autres s'occupaient aux mille et petits travaux et menus détails.

 

Aussi, en ce jeudi 21 Septembre 1989, toute la population fébrile s’employait à faire un accueil chaleureux à ses invités, qui sans douter, ne manqueraient pas d'affluer de tous les villages avoisinant le Mont Kouriet et bien au-delà.

Pour ce faire, Agouni-Guéghrane s'est paré de ses plus beaux attraits pour rendre hommage à son enfant, qui, sa vie durant n'a cessé de se lamenter, privé qu'il était, du plaisir d'y faire un dernier pèlerinage.

 

C'est ainsi qu'un stand pour recevoir les artistes qui animeraient la soirée a été dressé, juste devant le café du village, face au Djurdjura majestueux, sur la placette appelée localement "AFFIR".


Affir, qui a été considérablement rétréci, tant dans son axe Est-Ouest, par l'implantation d'un bureau de poste et le monument à la gloire de nos martyrs ; ainsi que dans l'axe Nord-Sud, d'une part , par la route sinueuse qui le serpente, ainsi que les bâtisses servant de siège à l' APC d'un côté ; tandis que de l'autre côté se sont joints quelques locaux commerciaux de part et d'autre du café du village.


Il est loin le temps où Affir n' était bordé par ses extrêmes Est-Ouest que par les deux rochers , le plus élevé étant celui commun avec le village de TAFSA-BOUMAD, l'autre étant celui situé sur le versant allant au village d'AÏT EL KAÏD.

 

Une idée remarquable a consisté en la confection d'une estrade au-bas du Stand, où furent exposés des objets qui naguère, étaient les instruments de notre quotidienneté.

Des travaux de poterie de nos grand-mères, mères et soeurs qui ne se sont pas fait prier pour le prêt de leurs objets en la circonstance.

 

Confectionnés à base d'argile, les "Akoufi, Tha-Sbalt, jarres, crûches, pots, marmites et plats"servant au stockage du grain, de la semoule, de l'eau, tout comme utiles à la cuisine pour la préparation des mets ou comme récipient en guise de vaisselle.


Sans oublier la meulière indispensable à tout foyer d'antan, pour moudre son grain.

Les travaux de la laine, allant du métier à tisser traditionnel, retraçaient le long et lent procédure qui menait de la tondeuse à mouton jusqu'à nos burnous et couvertures aux divers motifs, qui nous protègent des rigueurs de l'hiver.Les travaux harassants de l'homme étaient représentés par le joug "Azza-G'lou et Al-Maoun" servant à l’attelage des boeufs pour cultiver la terre. Tous ces objets, attestent d'une certaine dextérité et domptions de la marâtre nature par nos aïeuls à leur avantage.

 

Les initiateurs de cette ingéniosité sont à féliciter pour cette exposition riche en symboles et dont certainement feu-Slimane AZEM aurait été ravi de se retrouver parmi ces témoins vivants de ses vertes années.

 

L'inquiétude venait du ciel qui se faisait menaçant, il est vrai que la veille, un orage a déversé durant quelques instants des pluies abondantes, mais salvatrices pour la terre craquelée durant tout l’été.

 

En ce jeudi, il y’eût beaucoup plus de peur que de mal, puisque seules deux averses sporadiques aux environs de 15h et 18h, obligèrent l'assistance à rechercher le moindre abri. La crainte de se voir contrarier par le ciel, qui aurait annihilé tant d'efforts, se dissipa. Vers 21h00,un jeune natif du village montera sur le Stand, pour souhaiter la bienvenue à l'assistance nombreuse et lira une petite biographie relatant l'itinéraire de l'artiste figure de proue de notre Art oral, qui un jour traversa la Méditerranée pour s'en aller en l'Hexagone Métropolitain, vivre un exil amer en l'antique Lutèce (L-paris).

 

Parcours qui le mènera de sa venue au monde un certain jour du 19 Septembre 1918, jusqu'à ce qu'il rendit l'âme le 28 Janvier 1983 à Moissac. Ensuite commencèrent les récitals de jeunes chanteurs, qui ne manquèrent pas de reprendre plusieurs de ses oeuvres. Le vétéran Akli Yahiatène ainsi que Matoub ont détenu le monopole du védétariat, ce dernier bien que dans un état de convalescent pour les raisons que l'on connaît, a bien voulu être des nôtres, et l'occasion lui fût donnée de rendre hommage à feu- Slimane AZEM à quelques pas de son ancienne Demeure. Et si la sonorisation ne fût pas des plus parfaites, les cimes du Djurdjura ont certainement retransmis l’écho en Tarn et Garonne, là où Slimane AZEM a élu dernier domicile.

 

N'en déplaise à ses détracteurs et à ceux qui l'ont souillé, le festival fut un véritable sacre à la mémoire du défunt. Quant à d'aucuns, auxquels des invitations ont été adressées et qui les repoussèrent, la fête ne fût pas moins belle, même en leur absence.Quand bien même, le chantre de la chanson Kabyle, a été bâillonné par l'interdit d'écoute qui le frappa sur nos médias, pour des raisons obscurs et sur lesquelles nous nous interrogeons toujours, il n'a pas cessé d'occuper nos coeurs. Pour s'en convaincre, il suffirait de se remémorer les années 1967 à 1970, durant lesquelles nous l'écoutions sur les ondes des Radios Etrangères (Radio-Lpari) juste après le journal en Kabyle de son ami et compère Hamid HAMICI. C'est ainsi qu'en ce jeudi, au pied du Djurdjura, et du Mont-Kouriet, nous goûtâmes à un fruit, qui nous est exotique(bien plus succulent que bananes, ananas et noix de coco) qui a été irrigué du sang juvénile des martyrs d'Octobre 88, et qui s'appellent entre autre : "Liberté d'expression, de réunion et d'association". Toutefois, il reste à préserver jalousement ce Festival, de toute visée de récupération politique, pour sa pérennité et bien au contraire, s'employer a en faire un cadre de réflexion, d'études et d'interrogations sur la vie et le patrimoine linguistique, culturel et philosophique que nous a légué Slimane AZEM. Et si Dieu et les hommes n'ont pas permis à ce dernier d'arpenter une dernière fois les chemins qui montent à Agouni-Guéghrane, afin qu'il s'y repose sur l'une des collines qu'il n'a jamais oubliées, et s'il n'a pas encore eu chance de transmettre son Nom à la postérité, Slimane AZEM ne doit pas sombrer dans l'oubli. Il appartient donc, à notre jeunesse de s'investir dans cette tâche et pour ce faire, baptiser de son Nom, la placette du village ou encore donner son Nom au nouveau CEF, qui ouvrirait bientôt ses portes, contribuerait à consacrer la réhabilitation de celui qui par la bêtise humaine " Se disait banni par l'exil", pour ne reprendre que l'une de ses expressions..... Et ce serait là, un premier pas !....

Fait à Agouni-Guéghrane le 23 Septembre 1989.