ETAT-CIVIL en Kabylie, donc du passage des NOMS agnatiques aux NOMS patronymiques, et de l'objectif recherché dans cette entreprise :

* La colonisation de l'Afrique du Nord :

En fait d'envahisseur, les Français commencèrent à coloniser l'Afrique du Nord sous la troisième République. La conquête de l'Algérie débuta en 1830, suivie de celles de la Tunisie et du Maroc.

Comment se comportèrent-ils alors vis-à-vis des populations arabes ? Un ouvrage intitulé "L'Autre France", publié en 1914 sous la direction de Louis Quérouil Archinard et consacré aux colonies d'Afrique du Nord, traite de la question indigène au chapitre des grands problèmes sociaux en Algérie : "La situation faite aux indigènes depuis l'occupation complète de la colonie est, il faut le déclarer, nettement et courageusement, celle d'un peuple vaincu et conquis : socialement, financièrement, politiquement, leur condition est inférieure à celle des Européens qui habitent en Algérie et, dans le domaine économique même, ils sont souvent mal armés contre la concurrence étrangère.

Au point de vue social "nous avons rompu les cadres de la société indigène" (Aug. Bernard, Leçon d'ouverture à la Sorbonne, p. 7.) Les tribus sont des divisions qui n'ont plus de sens et qui n'existent plus que dans le Sud-Algérien, où elles n'ont cependant plus aucune signification politique et sont de plus en plus morcelées, et les douars qui, en réalité subsistent seuls sont englobés dans les communes. Quant à la famille, on y a aussi apporté quelques modifications : on a donné à tous les indigènes un état civil (loi de 1865) et à tous, on a imposé des noms patronymiques (loi de 1882). L'effet de ces mesures législatives a été d'ébranler fortement le groupe familial en libérant l'individu, si bien que, suivant la juste parole d'un gouverneur général, nous n'avons plus devant nous "une société, mais une poussière d'hommes" (M. Jules Cambon). En même temps nous avons soumis les indigènes presque complètement à nos codes : en matière pénale, ils relèvent de nos tribunaux depuis 1842 et, jusqu'en 1902, ont été jugés au criminel absolument comme les Français par les cours d'assises et les jurys, où ils n'avaient pourtant aucune part. En matière civile, les juges indigènes ou cadis, ont été, depuis 1886, petit à petit, dépouillés de leurs attributions judiciaires et ont été remplacés par des juges de paix, tribunaux d'arrondissement et cours d'appel; en Kabylie même, ils ont disparu... Ces assimilations n'ont pas toujours amélioré la condition de l'indigène, bien au contraire. En dehors de l'injustice qu'il y a à faire juger l'indigène par d'autres que ses pairs, il n'y a pas toujours avantage pour lui à recourir à la justice française plutôt qu'à la sienne propre : il est le plus souvent grugé et exploité par les intermédiaires, officiers ministériels, avocats, avoués, courtiers, etc., et rencontre fréquemment l'occasion de regretter la vénalité de ses cadis.

Avons-nous su au moins remplacer ce que nous avons détruit et avons-nous "fait place à l'indigène dans les cadres de notre société" (Aug. Bernard, ibidem) En aucune manière : nous l'avons jusqu'à ce jour complètement exclus en créant pour lui un régime d'exception qui est comme une sorte de mise hors la loi : l'indigénat. On comprend sous ce nom tout un ensemble de mesures répressives qui ont pour but de tenir en respect les Arabes et d'assurer la sécurité. Il y a un code de l'indigénat qui, de 1881 à 1904, a subi un certain nombre de remaniements et qui prévoit les fautes et infractions à punir : "Propos tenus contre la France et son gouvernement; refus ou inexécution du service de garde, patrouilles et postes vigies; retard prolongé dans le paiement des impôts, des amendes et dans l'exécution des prestations en nature; détention d'animaux égarés; défaut d'immatriculation des armes à feu; tapages, scandales, disputes, désordre; réunion sans autorisation pour pèlerinage ou manifestation religieuse; ouverture non autorisée d'enseignements religieux ou d'enseignement, etc." (D'après Victor Piquet. "La colonisation française dans l'Afrique du Nord", Paris, Colin, 1912)...

Pour répondre à la situation particulière des indigènes, on a, en 1902, créé des organes judiciaires nouveaux : Tribunaux répressifs et Cours criminelles, simples, expéditifs, où siègent des indigènes qui leur donnent la satisfaction apparente de participer à l'œuvre de justice, mais qui, en fin de compte, ne sont que des tribunaux d'exception.

L'inégalité est plus choquante encore au point de vue des charges financières et des obligations de toutes sortes que nous imposons aux Arabes. Ils ont à supporter le poids d'impôts très lourds : tous les nôtres, d'abord, directs ou indirects, et, de plus, les leurs, qui sont arabes ou turcs d'origine... L'impôt arabe est le plus clair des ressources des départements et des communes et l'Arabe n'en bénéficie pas à juste proportion des sacrifices qu'on exige de lui...

Dans le domaine politique, la prudence la plus élémentaire nous commandait de ne pas accorder à la légère nos droits de souveraineté et il ne pouvait être question un instant de faire des indigènes nos égaux. Mais pourquoi alors avoir conçu un fantôme de représentation qui ne donne aucune garantie aux indigènes et qui est si irréel qu'il ne fait qu'accuser leur infériorité vis-à-vis de nous ? Il n'y a pas, aujourd'hui, de citoyens indigènes, sauf quelques individus qui ont adopté par voie de naturalisation la nationalité française...

Enfin, dans le domaine économique même, les progrès de la colonisation qui s'est emparée des terres les meilleures, les entraves apportées à l'élevage par le développement et l'extension de l'agriculture qui déborde sur les Hauts Plateaux, la limitation du nomadisme, la supériorité de la concurrence européenne et l'obligation du permis de voyage, ont entravé dans une large mesure le développement de l'agriculture, de l'industrie et du commerce indigène."